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L'Histoire

Extrait

LE PÈRE Assez intelligent
Mais anarchiste et égotiste,
Égocentrique aussi…
Il ne peut imaginer
Qu’il n’est pas le nombril du monde…
Mais en même temps
Il sait qu’il n’est que néant. Il ne croit en
Rien, refuse les croyances, est insensible à la foi
Il se méfie de la raison.
Le monde, pour lui,
N’est qu’une aventure aléatoire, une trame Sans chaîne. Il vit à l’aveuglette
Comme une taupe aveugle !
Tout comme L’amibe tend vers la lumière, sa pensée
Tend vers la vérité.
Avec le naturel du chien
Qui satisfait ses besoins, il est, lui, sublime
Ou profond ! Avec le naturel du papillon qui vole
[I est, lui, conscient!
Avec le naturel du chien qui aboie
Du chat qui miaule, il est, lui, noble
Il a peu de lectures, et pourtant
Il sait des choses…
Mais que sait-il ?
Il a un savoir
Mais quel savoir?
Peut-être pressent-il quelque chose…
Peut-être discerne-t-il quelque chose…

Qu’est-ce que l’Histoire ?

Et si au fond il ne s’agissait que d’une accumulation, d’une stratification d’histoires, du sublime comme de l’anecdote, voire le sublime des anecdotes ?

Oh, il est certain que celui qui est au centre ne cherche pas tant à faire des histoires. Et s’il est placé là, c’est parce que tous les autres l’ont bien voulu, sont venus l’observer, pour lui dire, pour tenter de le changer, pour qu’il se déplace de ce centre insupportable.

Et nous aussi, spectateurs, nous sentons prêts à nous lever, pour le forcer à faire de même, pour qu’il remette ses chaussures, pour qu’il arrête, oh oui, qu’il arrête de marcher pieds nus, pour qu’il cesse immédiatement de se rogner ainsi les ongles des orteils qu’il recrache comme autant d’injures à notre bienséance !

Nous aimerions avoir ce pouvoir et voici que de ce simple vœux nous ne serions pas différents de cette famille qu’il déstabilise ? De ce pouvoir qui le rejette non pas tant parce qu’il chercherait à en prendre la place, mais parce que c’est son existence même qui rend ce pouvoir si fat.

Qu’incarnent-ils donc ceux-là, ceux qui sont autour, ces vautours qui n’osent plus gonfler leurs ailes mais qui bombent le torse et appellent à la guerre. Cette guerre, dont on dit qu’elle précipite l’Histoire, demeure la justification courante du pouvoir, dans le même mouvement où elle le met en danger.
Cette guerre qui démarre dans les cours d’école, comme au début du spectacle où tout serait annoncé d’entrée comme un jeu essentiel. Et celui qui dérange, l’homme aux pieds nus, n’apparaît-il pas comme celui qui est hors-jeu, y compris le jeu du théâtre, et qui n’a de cesse de résister à y entrer ?

L’Histoire est ici dépeinte par la fable du pouvoir et de sa perte, la quête du sublime qui sombre dans l’anecdote. Et si le dispositif pensé par Witold Gombrowicz nous laisse imaginer une période lointaine, passée, dont nous serions ainsi préservés par la conscience de la disparition des dictatures d’hier, tout l’impact de cette mise en scène aujourd’hui réside dans sa capacité à nous montrer comment la guerre se réécrit constamment sur le palimpseste des précédentes.

Celui qui est au centre est devenu un lien malgré lui. En marchant il nous entraîne sur le chemin d’une lucidité qui demeure insupportable. Existe-t-il de meilleure définition de la liberté ?

Sylvain Steuppeart

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voir également téléchargements ci-contre…

” Au Garage à Roubaix: «L’Histoire» d’un pressentiment “ in Voix du Nord

” Gombrowicz très physique “ Critique in Voix du Nord

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